Abdelwahab Doukkali, story singer engagé.

Abdelwahab Doukkali, story singer engagé.

"Kan Ya Ma Kane" n'est pas seulement une question de beaux conte inspiré du patrimoine populaire, d'une interprétation sublime d'un ténor de la chanson marocaine. La chanson est surtout liée au nom d'un story singer qui a réussi là où beaucoup d'interprètes et de compositeurs ont échoué. C'est-à-dire à chanter des contes et des histoires. Et notre story singer n'est autre que Abdelwahab Doukkali. Il s'agit donc de sa chanson « kan ya ma »kan ». Une merveille écrite par Mohamed El Batouli, composée et interprétée par notre chanteur qu'on peut qualifier d'engagé et son œuvre et ses choix comme « Tilth al khali », « Ma an ila bachar », « Montpanasse », « Marsoul al hob » le confirment.

Cette modeste présentation s'inspire des lectures du conte en général avec un état initial ou normal , une situation de conflit ou nœud de complication, puis de développement et d'action pour aboutir à la fin, au dénouement avant la morale de l'histoire.

D'abord comme dans tout conte, il y a le prélude, l'introduction où le compteur-interprète Doukkali nous projette dans l'histoire, dans l'univers de l'imaginaire, sans indications spatio-temporelles. Nous sommes dans un autre monde, invités à imaginer le cadre, les personnages, les émotions et l'action.

Comme dans la pure tradition populaire, l'interprète commence par la formule habituelle Kan ya ma kane (il était une fois), la formule magique, mot de passe qui nous transporte hors du réel et du temps, et pour susciter notre adhésion comme auditeur et témoin de l'histoire. Pour plus d'intensité et d'impact, le conteur interprète utilise un « je ». Il est personnage du conte et acteur de son action. Un berger et sa bien aimée qui rêvent en toute simplicité d'amour, de noces, de travailler la terre, de récoltes, de bonheur , de fonder une famille et d'avoir des enfants... Les moteurs sont l'amour et le rêve de vivre une vie heureuse. Un rêve simple que la composition et l'interprétation parviennent admirablement à nous transmettre. C'est le rêve que chacun de nous porte. Un rêve simple. C'est l'était initial.

Puis une variation musicale, une dramatisation. C'est l'introduction du nœud et de la complication. L'interprétation de Doukkali est grave. Oul chikh leblad, le fils du qaid arrive sur son cheval, symbole de l'autorité locale injuste, apparaît subitement et enlève la bien aimée. Début de la situation de malheur. Et tristesse immense du berger amoureux et plein de rêves simples et légitimes.

C'était la nuit des noces, la séparation est dure à vivre. Le paysan ne s'avoue pas vaincu. Il veut agir pour son bonheur, sa vie, son amour, son avenir, son honneur et sa liberté. Les rapports de forces ne sont pas les même. Le fils du Cheikh a enlevé la bien aimée en plein jour, sous les yeux de tous, vers une rivière, le berger, lui, doit agir avant l'aube.

La mélodie servie par une voix évocatrice nous recèle l'état suivant : l'action. Aucun compromis. L'amoureux meurtri pénètre dans le palais où sa future épouse était séquestrée, la retrouve et tente d'en échapper. La dignité, le bonheur et la liberté seront ils retrouvées ? Non, dramatisation encore. Nouvelle variation musicale. La voix mélancolique nous annonce que la monture des amoureux a trébuché car l'enceinte du palais était trop haute.

Comme si la tribu censurait l'amour, le rêve et la liberté. Les villageois se réunissent dans la nuit pour juger le jeune couple. Le ton est grave et désespérant. L'interprétation et la mélodie de Doukkali sont justes et suggestives. La sentence est lourde : condamnation à mort par lapidation.

La condamnation est double : les amoureux mourront et seront enterrés au bord de la rivière dans une seule et même tombe, comme pour les rejeter définitivement de la communauté, et comme pour condamner et décourager l'amour.

C'est l'état final. Un dénouement triste. L'amour, la dignité, le rêve et la liberté sont ils défaits ? Non pas tout fait. Le texte de Mohamed Batouli, la composition et l'interprétation de A Doukkal en décident autrement. Car l'amour et la liberté sont plus forts que tout. Les amoureux sont morts, par amour et pour l'amour, entrelacés. Et les amoureux du village les pleureront. C'est le pouvoir de l'imaginaire sur les contraintes du réel.

La revanche sur la censure est plus que symbolique. Même la nature est solidaire de la vie et des passions. Un arbre poussera pour ombrer la tombe des amoureux, des roses rouges apparurent aussi. Un oiseau vert s'y mêle: il chantera chaque aube l'histoire des amoureux. Une métaphore qui ne manquera pas de rappeler aux cinéphiles la scène de l'enfant qui ramassera les lunettes tombées lors de l'exécution de Omar Elmokhtar, joué par l'excellent Antony Quinn.

Kan ya ma kane est aussi cette revanche de l'art, de l'imagination et des émotions fortes. La tombe est devenue le lieu de pèlerinage des amoureux, qui, tous les vendredis, jours saints, honorent les martyrs de l'amour en visitant l'arbre, aspergent solennellement la tombe d'eau de fleur et brûlent un cierge et du benjoin. C'est le triomphe de l'amour et de la liberté sur l'interdit et le tabou. L'amour est aussi sacré.

L'histoire du berger et de sa bien aimée, morts par amour et pour l'amour, s'inscrivent ainsi dans la mémoire collective. Et les couples victimes de l'amour interdit, contrarié ou mythique sont nombreux : Roméo et Juliette, Tristan et Iseut...

Cette histoire se raconte depuis par les grands mères, les conteurs dans les marchés et places des villages. C'est l'hymne à l'amour. Et le conte-chanson se termine par Kan ya ma kane, comme il avait commencé, dans une forme cyclique, car les histoires de dignité, d'amour, de rêve, de liberté et d'engagement sont infinies. C'est l'histoire de toute l'humanité. Comme pour nous inviter à revivre cette histoire inspirante et inspirée, peut être, par la légende amazigh « Isli et Tislit » qui raconte celle des deux lacs d’Imilchil . 


 (Chronique de Boubker Bendine Taoufik)


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